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In: KulturPoetik 2002, Heft 2

Autor

Yves Clavaron

Titel

Juliette Vion-Dury (éd.), L’Écrivain auteur de sa ville. Limoges: Presses Universitaires de Limoges 2001 (Collection Espaces Humains). 309 p.

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«Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre», puis l'ensemble de la Création et enfin l'homme. Il plaça celui-ci dans un jardin à Eden. Dans la Création divine, la ville est inexistante. Ce fut l'homme, après la Chute, qui la conçut et le fondateur de la première ville est aussi le premier criminel, Caïn, qui lui donna le nom de son premier fils, Henoch (Gen. IV,17). L'homme se pose dès lors en rival de Dieu en créant son propre espace, rivalité amorcée depuis la lointaine construction de Babel et redoublée par l'écriture, qui vise à ordonner un monde par le langage. C'est ainsi que l'écrivain se fait auteur de sa ville. Les vingt-cinq textes du recueil édité par Juliette Vion-Dury traitent de villes réelles, célèbres, européennes ou non, que se sont appropriées des auteurs reconnus comme Joyce (Dublin), Pouchkine (St-Petersbourg), Borges (Buenos-Aires), ou encore J. Amado (Bahia) mais aussi d'autres, plus inattendues, comme Abidjan, Reykjavik ou Limoges. Mais il arrive aussi que les écrivains se fassent les fondateurs de leur ville, comme Augustin préparant la Cité de Dieu ou Lovecraft imaginant une ville extra-terrestre.

Le rôle de l'écrivain consiste d'une certaine manière à promouvoir sa ville: ainsi, Jaffa, «ville seconde», mais «port» de la Méditerranée et «porte de Jérusalem», ville de transit, finit par occuper une place centrale, entre «les cultures de l'Orient et de l'Occident» (D. Mendelson). Dans un éloge paradoxal, la Bordeaux antique, classée au vingtième et dernier rang des capitales de l'Empire, finit par ressembler à Rome, la ville-phare, grâce à un tissu de discrètes analogies tramées par le poète Ausone (R. Bedon). Yamoussoukro, devenue la «nouvelle Rome des Tropiques» sous le désir hybristique d'Houphouët-Boigny, mis en scène par P. Granville (Pierre N'Da), entre en concurrence avec Abidjan, l'ancienne capitale ivoirienne, métropole économique mais ville dépourvue de statut littéraire, à la différence de Tombouctou (G. Lezou-Dago). La dimension idéologique est également présente dans Port-Louis (Île Maurice), où la représentation coloniale sert à l'illustration des vertus et de devoirs de la race blanche (M. Beniamino). Certaines villes n'ont plus guère besoin d'éloge mais Cicéron fait de Rome un cadre grandiose à la mesure de sa propre gloire, espace symbolique pour un homme symbole (Y. Liébert). St-Petersbourg, «ville mythogène», créée dans un lieu impossible, est convertie en texte fondateur de la littérature russe. Pouchkine se situe en poète démiurge rival de Pierre le Grand, fondateur de la ville: «poème en acte» contre «œuvre en pierre» (W. Troubetskoy). Ce sont les déambulations des personnages populaires de J. Amado qui tissent le réseau de la ville de Bahia, ville ouverte sur la mer, dont la spécificité s'affiche dans la langue et la culture populaires, défi aux instances normatives du Brésil (E. Conceiçao Santos). La Buenos Aires de Borges fluctue et multiplie ses facettes: dans les textes lyriques, elle est la ville des promenades solitaires dans d'excentriques quartiers ou celle du Fleuve père de la nation, le Rio de la Plata. Dans les textes en prose, Buenos Aires devient Babylone, Babel, labyrinthe de plus en plus abstrait. Le Dublin de Joyce et la Rome de Pasolini révèlent leur vraie nature de ville et d'‹œuvre-ville› à travers des moments hallucinatoires. Mais par l'accumulation fragmentaire et ironique de clichés fétichisés qui la constitue, la métropole trahit son ambivalence foncière entre unité et discontinuité, utopie et catastrophe continuelle (J. C. Valtat).

Face aux mythes incarnés que constituent les cités de Borges, Joyce ou Pasolini, certaines villes ne seraient pas loin d'être des ‹non-lieux› littéraires comme le Limoges entrevu par Balzac dans Le Curé de village, «ville suspendue» et autarcique, sans pittoresque (N. Billot), Bellac, bourg inconnu transformé en mythe personnel par Giraudoux (P. Thévenot), le Husum de Theodor Storm, dont le charme réside «dans le dénuement, l'uniformité, la parcimonie un vide provoqué par l'omniprésence de la mer» (A. Le Berre) ou encore Reykjavik, ville absente, jeune capitale «d'un pays qui n'existe pas» (F. C. Calland). Mais, chez Proust, c'est cette absence même - «car on ne peut imaginer que ce qui est absent» (Le Temps retrouvé) - qui génère la rêverie poétique à partir d'un vocable, d'un signifiant, auxquels se réduit la ville (B. Zwicky). L'espace urbain est parcouru de forces, centrifuges et centripètes. Ainsi, la partition spatiale bipolaire Québec/Paris constitue une territorialisation de la scission existentielle d'Anne Hébert, partagée entre deux continents, dépossédée dans les deux cas (D. Marcheix). Le Paris des Thibault, ville siège de l'intimité familiale et cité labyrinthique, engendre un mouvement permanent «entre rive gauche et rive droite» (C. Lenoir). Le Paris policier de Simenon, est également parcouru de tensions potentiellement tragiques, à la fois français et flamand, passage de la ligne et ligne de fuite (J. Vion-Dury). La ville du futur, la ville dans la science fiction (E. Barillier), hésite entre utopie et dystopie et semble condamnée à une verticalité effrénée qui réactive le vieux mythe de Babel, d'autant plus que l'apocalypse n'est jamais loin, surtout après les destructions d'Hiroshima et de Nagasaki. Mais la ville post-moderne s'est affranchie du lien avec le réel et avec l'histoire (les uchronies se multiplient), elle est un concentré de mondes virtuels, ‹cyberspace›, ‹cybercity›... La diversité des villes créées par ‹leur auteur› interdit, à l'évidence, de réduire l'espace urbain à un archétype universel même si les œuvres des écrivains sont régies en Occident par une double structure générative: la création du monde et la fondation de Rome.

Ce recueil s'inscrit parfaitement dans le prolongement du travail initié par le Professeur Westphal à l'Université de Limoges sur les rapports entre Littérature et Espaces humains. L'élaboration littéraire de la ville par un écrivain s'inscrit bien dans une dialectique entre littérature et espace, ce qui implique que l'espace transposé en littérature influe sur la représentation de l'espace référentiel, sur cet espace-souche dont il active certaines virtualités ignorées jusque-là ou dont il réoriente la lecture. Si les «villes phares» que sont Saint-Petersbourg, Paris ou Rome se prêtent particulièrement à l'étude géocritique (ou mythocritique) car ce sont des villes-textes, véritables palimpsestes, cellules germinales et dynamiques, en revanche, à force de scruter le non-lieu qu'est la petite ville inconnue ou entraperçue, hapax littéraire, on risque de déboucher sur l'aporie ou sur l'artifice rhétorique.

Dr. Yves Clavaron, Université de Saint-Etienne, 33, rue du Onze Novembre, Bât. G., F-42023 Saint-Etienne, E-Mail: Yves.Clavaron@wanadoo.fr