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In: KulturPoetik 2016, Heft 2

Autor

Yves Clavaron

Titel

Auf der Suche nach Indien / À la recherche de l‘Inde
Aurélie Choné, Destination Inde. Pour une géocritique des récits de voyageurs germanophones (1880‒1930). Paris: Honoré Champion 2015 (= Littératures étrangères, « Études germaniques »). 536 p.

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Rezension

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À la critique souvent formulée d’avoir omis l’Allemagne dans son étude, Said a déjà répondu par anticipation dans son introduction à L’Orientalisme : l’Allemagne n’a pas eu de contact direct avec l’Orient, en tout cas rien qui soit équivalent à la présence française ou britannique en Inde, au Levant et en Afrique du nord. L’Orient allemand était « presque exclusivement un orient érudit, ou du moins classique ». (1) En fait l’érudition allemande aurait traité les textes et mythes recueillis par l’Angleterre et la France impériales. Cette position qui revient à sous-estimer l’orientalisme allemand est très contestée, mais elle est indispensable à la thèse de Said, qui associe étroitement impérialisme et discours orientaliste, position qui ne tiendrait plus si l’école allemande était considérée comme d’importance égale à celle du Royaume-Uni ou de la France. L’ouvrage d’Aurélie Choné présente le mérite de remettre l’Allemagne au centre du questionnement orientaliste, même si les Allemands avec Guillaume II estiment – à juste titre – avoir été écartés de l’aventure coloniale (cf. p. 26).
Aurélie Choné se propose d’étudier les récits de voyageurs germanophones en Inde et à Ceylan écrits entre 1880 et 1930, période où l’élite allemande se rend souvent en Inde, à partir d’un vaste corpus d’une quarantaine d’œuvres. Le genre du voyage en Inde poursuit une grande tradition germanique, celle du voyage en Italie, et peut passer comme un dépassement, au moins géographique, du voyage en Orient, plus caractéristique de l’imaginaire français (mais aussi britannique) (cf. p. 484). Aurélie Choné déclare prendre en compte aussi bien les récits de voyage d’inspiration littéraire, plutôt centrés sur le sujet, l’auteur, que les récits « scientifiques » – qu’elle préfère appeler « ethnographiques » – davantage tournés vers l’objet, le pays. Sous l’effet de la tradition romantique, les premiers ont été longtemps privilégiés jusqu’à ce que, avec l’arrivée des cultural studies, on s’intéresse à d’autres médias. Cette opposition recoupe d’une certaine manière la séparation entre auteurs canoniques et auteurs mineurs. Le large corpus retenu par Aurélie Choné permet de réunir des récits d’Hermann Hesse, Stefan Zweig ou Waldemar Bonsels (et son fameux Indienfahrt) et d’illustres voyageurs inconnus. Dans la nouvelle vague d’indomanie qui se répand en Europe au début du xxe siècle, la critique oppose une tradition utilitariste, britannique, et une tradition romantique, nécessairement allemande. Aurélie Choné envisage avec raison de dépasser ce binarisme à forts relents d’ethnotype pour montrer l’imbrication des imaginaires de l’Inde dans les récits de voyageurs.
L’objet de l’essai d’Aurélie Choné est de définir la spécificité d’un imaginaire allemand de l’Inde à partir d’un corpus homogène de relations de voyage dont elle écarte délibérément les fictions, postulant que toute mise en écriture génère une fictionnalisation. Peut-être plus que pour tout autre pays, Aurélie Choné doit prendre en compte le mythe de l’Inde et s’en déprendre. En effet, l’Inde ou les « Indes », dénomination erratique, soumise aux vicissitudes d’une cartographie aussi capricieuse qu’extensive, a été très tôt consacrée aux errances de l’imagination et cette terre des confins, patrie spirituelle et berceau de multiples religions, préexiste au choc de la rencontre dans l’imaginaire des Occidentaux. Le savoir est ici moins issu de la Bibliothèque (cf. les travaux de Christine Montalbetti) que d’une véritable mythographie.  Le voyage en Inde permet de dessiner une géographie imaginaire à travers un questionnement ontologique sur les rapports entre identité et altérité, familiarité et étrangeté (on songe à l’unheimlich freudien).
Pour traiter son sujet, Aurélie Choné se place sous les auspices de la géocritique de Bertrand Westphal et déclare vouloir instituer « un réseau de points de vue différents, une dynamique multifocale, limitant la part de la subjectivité dans la détermination d’une géographie imaginée de l’Inde au sein de l’espace germanophone » (p. 11). Indifférente au degré de littérarité du texte, la géocritique propose une approche géocentrée qui permet de scruter le référent et son statut. D’un point de vue méthodologique, Aurélie Choné fait feu de tout bois : elle part des « quatre points cardinaux de l’approche géocritique », à savoir la multifocalisation, la stratigraphie, la polysensorialité et l’intertextualité  (p. 33), qui finissent par constituer cinq parties dans le livre. Elle insère, en effet, une pluralité d’approches allant de l’imagologie, de la sociologie interculturelle, de la « psychologie des profondeurs » aux postcolonial studies et même aux visual studies, au risque de plonger le lecteur dans un vertige similaire à celui qu’entretient l’Inde par la fascination qu’elle produit.
La première partie relève d’une approche sociocritique (étude des milieux dont les voyageurs et les voyageuses sont issus) et place au centre l’intertextualité – notamment le savoir orientaliste – pour étudier les sources des « aristocrates globe-trotters ». Aurélie Choné distingue toute une littérature pro-britannique (franchement anglophile et secondairement francophobe), censée relever de l’approche utilitariste caractéristique des Anglo-saxons, antithétique de l’intertexte inspiré de l’indomanie romantique (cf. p. 123). Elle feint d’opposer récit de voyage ethnographique (qui privilégie l’information pure sur la fiction) et récit d’inspiration littéraire (mettant en œuvre une subjectivité) pour finalement admettre l’idée d’une « prédominance de formes hybrides » (cf. p. 139). La rencontre de l’altérité culturelle entraîne nécessairement une relation intersubjective. La première partie est l’occasion d’un rapprochement bienvenu entre le genre ethnographique et le genre journalistique, notamment le grand reportage en vogue en Europe à la fin de la période considérée.
La seconde partie se décline selon la stratigraphie westphalienne, qu’il s’agisse des couches géographiques de l’espace indien, des lieux de mémoire ou de la psyché du voyageur. La notion de flâneur de Walter Benjamin est réactivée pour faire du voyageur un « flâneur » entre les cultures du monde dont il ne perçoit que la surface. La fascination des voyageurs fiers de leur « germanité » pour la civilisation de leurs « ancêtres aryens » (p. 194) ne peut que faire frémir au début des années 1930 en Allemagne. Sinon, l’Inde et ses vastes métropoles, « le haut lieu », constituent une topographie sacrée pour maints voyageurs qui se muent en pèlerins en quête d’eux-mêmes. L’Inde constitue aussi une réalité psychique d’où émergent en confuses paroles les archétypes de l’inconscient collectif.
La troisième partie, « L’Inde de tous les sens » est peut-être l’une des plus originales, illustrant avec à-propos la polysensorialité à l’œuvre dans la géocritique, proposant une approche de type phénoménologique afin de montrer comment le corps et les sens participent à la découverte de l’espace. Aurélie Choné, avec le « syndrome indien » (p. 229), présente le caractère potentiellement pathogène et anxiogène du voyage en Inde puis aborde des thématiques plus familières comme la volupté de l’Orient, variété d’un exotisme un peu usé, que les voyageurs, adhérant pour la plupart à l’idéologie racialiste et coloniale de leur temps, ont bien du mal à dépasser, si l’on excepte la poétesse autrichienne Ilse Aichinger dont le goût du divers rejoint celui de Victor Segalen (cf. p. 280).
Dans la quatrième partie, Aurélie Choné veut mettre au défi les postulations orientalistes d’Edward Said en essayant de retrouver, à travers une pluralité de voix individuelles, des paroles qui échapperaient au discours orientaliste massif ou, mieux, des contre-discours. Outre le statut particulier qu’il accorde à l’orientalisme allemand (la science aurait suppléé la colonisation effective), Said précise que les voyageurs les plus favorables à l’Orient et à l’islam comme Massignon n’échappent pas aux représentations discursives collectives, même si leur attitude se veut profondément humaniste, ce qui n’est pas toujours un compliment chez les théoriciens postcoloniaux. Said réhabilite cependant l’humanisme à condition de le décentrer et de le déseuropéaniser. La lecture des voyageurs allemands ne diffère pas de celle des Anglais, rejetant toute forme d’hybridation et proposant une lecture très racialiste de l’espace colonial. Par ailleurs, comme nombre de voyageurs français exclus de la possession territoriale (à l’exception des confettis que constituent les comptoirs tel Pondichéry), les voyageurs allemands pensent que leur pays aurait fait un bien meilleur colonisateur en raison d’une meilleure compréhension de la spiritualité de l’Inde (la parenté avec les Aryens est de nouveau évoquée, cf. p. 313).
La dernière partie examine les conditions d’une acculturation par les interactions sociales, les rencontres et le franchissement de certains seuils culturels symboliques. La recherche des hétérotopies à l’instar de l’hôtel européen n’est pas pleinement convaincante et conduit à une accumulation des lieux qui n’ont rien de spécifiquement indien (le théâtre, le compartiment du train, etc.). Il n’y a sans doute pas à  s’étonner que les érudits allemands se sentent plus à l’aise avec les intellectuels ou les universitaires indiens qu’avec les « subalternes » décrits par Gayatri Spivak. L’essai se termine en mettant en exergue quelques individus exceptionnels à travers des points de rencontre interculturels tels que le mouvement théosophique, l’œuvre de Tagore et la politique non-violente de Gandhi.
Le travail d’Aurélie Choné est érudit et remarquablement informé si bien qu’il est difficile dans le cadre d’un compte rendu de restituer toute la richesse de son étude, de la manne d’informations qu’elle procure (qui vont jusqu’aux bases scientifiques de l’utilisation du compost, cf. p. 470). À la question essentielle de savoir s’il existe une spécificité de l’imaginaire allemand de l’Inde, il semblerait qu’en dehors de l’invention du mythe aryen et de la parenté « indo-germanique » qui prend un sens particulier en Allemagne ou de l’indomanie romantique qui y est peut-être plus exacerbée, les critères retenus ne diffèrent pas foncièrement de ce que l’on pourrait trouver chez les voyageurs britanniques ou français. Le substrat identitaire est avant tout européen, tiraillé entre repli sur soi, « monogamie géographique » et appartenance multiple, « polygamie des lieux », pour reprendre les formules d’Ulrich Beck (p. 470). Aurélie Choné a écrit un beau livre (incluant un remarquable cahier de 16 illustrations) qui pourrait servir de base à un travail véritablement comparatiste sur la perception de l’Inde dans les principales littératures européennes.

Yves Clavaron, Professeur de Littérature comparée, Université Jean Monnet, Saint-Étienne, France, Doyen Faculté Arts, Lettres, Langues, Campus Tréfilerie, 33 rue du 11 Novembre, 42023 Saint-Etienne Cedex 2, Frankreich; E-Mail: yves.clavaron@univ-st-etienne.fr


Anmerkungen

(1) Edward Said, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident [1980]. Traduction Catherine Malamoud. Paris 2005, p. 32. [zurück]